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Jacques - Mélusine : la fuite du chasseur
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Une tache blanche tremblait devant ses yeux ; sa tête lui semblait lourde, lourde…
Il demeura un instant les jambes vacillantes puis, d’un geste automatique, arracha l’arme, la jeta dans un fourré, sauta en selle et, d’un violent coup d’éperons, enleva son cheval à toute allure droit devant lui à travers la forêt .
Penché sur l’encolure pour éviter les branches basses, éperonnant et cravachant sans arrêt, les traits crispés, les cheveux en désordres, le regard fixé au loin sur un souvenir terrifiant, Raymondin galopait tout droit sans regarder par où il passait .
Les ronces, les épines noires lui déchiraient les vêtements et traçaient des balafres sanglantes sur les flancs du cheval .
Tout droit… Toujours tout droit
Plus vite… Encore plus vite…
Depuis longtemps déjà il n’entendait plus la meute . Mais à chaque foulée, le sol retentissait sous les sabots .
- Meurtrier… Meurtrier…résonnait alors à ses oreilles .
Et le bruit se répercutait aux arbres .
- Meurtrier… sifflait le vent dans les branches.
- Meurtrier… disait la feuille de houx qui lui griffait le visage .
Plus vite… Encore plus vite…
Il fuyait sans oser se retourner, poursuivi par la vision de cette face exsangue et inanimée.

De sa propre main il avait tué son bienfaiteur, le frère de sa mère, l’homme qui l’avait aimé comme son fils…
Où fuir pour échapper à cette pensée qui bouillonnait dans son cerveau ?..
Tout droit… Toujours tout droit… à travers les fourrés et à travers les coupes…
Dans les éclaircies, à demi-fou, le cheval traçait son chemin en plein milieu de la « brande » au risque de trébucher et les branchages se rabattaient violemment sur Raymondin .
Déjà ses manches étaient en loques et ses cuisses saignaient . mais il ne voyait rien ; il ne sentait rien ; seule l’obsession de sa maladresse dirigeait ses traits sur son dos . Aussi, malgré les obstacles de la route, s’obstinait-il à exciter sa monture avec un acharnement spasmodique .
Au delà de la forêt, par les champs cultivés, il poursuivait sa course folle, foulant aux pieds le blé vert . Puis le ruisseau fut franchi d’un seul bond et le versant de la vallée remonté du même élan .
Encore d’autres bois avec des taillis et des épines…
Qu’importe !..
Tout droit… Toujours tout droit…
- Meurtrier… criait le pic vert de sa voix sarcastique .
Maintenant le soleil disparaissait à l’horizon et c’étaient des taches de sang qui, se faufilant à travers les branches, venaient imprégner les feuilles mortes… C’étaient des taches de sang qui glissaient obliquement sur la crinière du cheval…
-Meurtrier… gémissait la chouette en se réveillant et d’autres chouettes lui répondaient .
D’où venait ce son de cloches apporté par le vent ? De Sanxay ou de l’abbaye de Celle ?
Quelle direction avait-il prise ?
Il l’ignorait…
Qu’importe !..
Tout droit… Toujours tout droit…
Et d’abord, que sonnaient-elles ces cloches ?
L’angelus du soir ou le glas ?
Le glas… Ce ne pouvait-être que le glas…
-Le duc d’Aquitaine, comte de Poitiers, est mort…
Celui qui l’a tué est son neveu Raymondin…
Pleurez, bonnes gens… Pleurez et maudissez le meurtrier…

Et toutes ces idées allaient et venaient dans la tête du chevalier, s’entrechoquaient et s’amalgamaient en un tout incohérent où dominait le besoin impérieux de fuir, de fuir n’importe où mais de fuir… Non pas pour échapper à la responsabilité ou au châtiment, mais pour échapper à cet horrible souvenir et à la conscience d’être soi-même un meurtrier .
Mais en suivant un sentier le cheval ralentit .
Pourquoi ralentir ?
Il fallait continuer…
Toujours plus vite… à la cravache…
Rien n’y fit ; il ralentissait toujours… Progressivement son allure devenait plus modérée . Il ne réagissait plus aux coups d’éperons et sa respiration, de plus en plus rauque, prenait maintenant un rythme haletant et saccadé . Une écume rosée, abondante, dégouttait tout le long de la bride . La sueur et le sang maculait sa robe blanche .
Malgré les injures et les coups, il prit le pas, trébucha une ou deux fois puis s’écroula .
Alors Raymondin reprit son chemin en courant .
Mais petit à petit, la fatigue s’insinuait à travers son corps .Sa tête était chaude et douloureuse, sa gorge sèche . Bientôt il dut s’arrêter de courir pour avancer d’un pas hésitant .
Et la nuit était déjà arrivée . les buissons émergeant de l’ombre prenaient au clair de lune des aspects bizarres et terrifiants . Raymondin marchait toujours, portant de temps à autre la main à son visage pour ne rien voir…

Mais le sentier s’élargit et aboutit à une nappe d’eau assez grande dont les oscillations scintillaient dans l’obscurité .
Raymondin fit les derniers pas en titubant et se jeta à plat ventre parmi les bouquets de cresson . Il se mit à boire à pleine bouche goûtant avec volupté la satisfaction de sentir ses forces se regrouper à chaque gorgée . Puis il s’assit sur une pierre pour reprendre son souffle . Sa tête était plus calme maintenant : aussi se mit-il à regarder autour de lui .
Il était devant une source sortant, à sa droite, d’une grotte creusée au bas d’un rocher à flanc de coteau . L’eau se débitait en abondance, s’étalait au milieu du chemin puis se prolongeait à gauche par un petit filet ruisselant sur un fond caillouteux .

Soudain, de ce côté, un cri léger se fit entendre, suivi d’un bruit d’éclaboussure .

Catégorie : Jacques
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