Les jours suivants Hugues, par quelques phrases perfides, s’efforça de faire naître la jalousie dans l’esprit de son frère .
- Pourquoi ne cherches-tu pas à savoir où elle va ?
Ton honneur est compromis… Tes gens doivent bien s’apercevoir de la chose et chuchoter entre eux…
Un serment que l’on fait, aveuglé par l’amour, n’a pas grande valeur…
Le bavardage de tes serviteurs contient peut-être une part de vérité ? Qui sait ?..
Tels étaient à peu-près les mots qu’il lui servait lorsqu’ils étaient seuls tous deux .
Et chaque fois Raymondin protestait ; ses réponses étaient violentes et souvent, seule la pensée d’avoir affaire à son frère - et à son hôte - arrêtait la main crispée sur la poignée de son épée .
Cependant tout cela restait dans sa mémoire . Il avait beau se raisonner, rejeter loin de lui ces idées, faire effort pour penser à autre chose ; malgré tout les paroles qu’il avait entendues revenaient d’elles-mêmes sournoisement, permettant au doute de se faufiler chez lui pour entamer petit à petit son bonheur .
Il devenait irritable et dur envers ses hommes . La nuit il dormait mal et, dans ses moments d’insomnie, se redressait sur son lit pour regarder Mélusine étendue à ses côtés, respirant régulièrement dans la paix d’un sommeil confiant .
- Où sera-t-elle Samedi ?..
Que deviendra-t-il de ce corps taillé avec tant de délicatesse ?..
Or, un Samedi matin, Hugues le trouva faisant les cent pas, l’ait hirsute, au pied de l’escalier qui montait au donjon .
- Elle a disparu par là…
Et il montra le mur .
- Comment cela ? Que dis-tu ?..
Oui ! Elle m’a quitté vers minuit .
Je feignais de dormir mais je l’ai suivie..
Et c’est là qu’elle a disparu…
- Dans le mur ?..
- Oui !.. Dans le mur…
Vois ce fleuron sculpté…
- Eh bien ?..
- Eh bien elle l’a tourné de sa main . Alors cette pierre-là a pivoté sur elle-même créant une ouverture dans la muraille…
Elle s’y est engagée et la pierre s’est refermée derrière elle…
- Connaissais-tu l’existence de ce passage ?
- Non !
- Tu l’as suivie, je pense…
- Non !
- Alors ?.. Serais-tu devenu lâche maintenant ?
Viens ! Nous allons nous y engager tous deux…
D’un geste brusque, Hugues déclencha le mécanisme et, poussant son frère devant lui, pénétra dans le passage .
D’abord ils suivirent un couloir sombre aux nombreux détours . Puis ils parvinrent à une galerie éclairée çà et là par de petites fenêtres taillées à même le roc au milieu des broussailles qui surplombaient la vallée de la Vonne .
Enfin la galerie s’élargit pour former une salle assez vaste où le soleil délicat du matin entrait librement par une large baie et venait jouer sur la mosaïque bleu-clair qui recouvrait les murs, les plafonds et le sol .
Au milieu de la salle, une petite piscine était creusée où l’on pouvait accéder par quelques marches .
On entendit un léger clapotis .
Raymondin, sans bruit, s’approcha pour voir .
Mais il s’arrêta net, poussant un cri d’horreur et se cramponna à son frère qui eut, lui aussi, un mouvement de recul et se signa…
Oui, c’était bien Mélusine avec ses cheveux noirs, son visage gracieux marqué d’une fossette au menton . C’était bien elle avec la ligne nette de ses épaules, avec ses seins fermes et bien soutenus . C’était bien elle avec le dessin précis de ses hanches arrondies .
Mais à ce niveau - et les yeux de Raymondin, plein d’effroi, étaient fixés dessus - les cuisses et les jambes avaient disparu pour faire place au corps écailleux d’un serpent dont la queue allait en s’effilant et fouettait l’eau à droite et à gauche .
Au cri de Raymondin elle avait relevé la tête, fait un geste de désespoir et des larmes apparurent au bord de ses paupières .
- Pourquoi es-tu venu ?
Toi que j’ai tant aimé, pourquoi as-tu trahi ton serment ?
Maintenant que tu m’as vue sous cette forme, notre bonheur est fini…
Nous ne pouvons plus vivre ensemble…
Puisque tu viens de dévoiler mon secret, apprends donc que je suis fée et que la malédiction de ma mère m’oblige, tous les Samedis, à prendre cet aspect en punition d’un crime ancien…
Tu m’as surprise, un jour, dans un de mes lieux préférés . J’ai d’abord eu pitié de toi . Puis j’ai appris à te connaître et à t’aimer .
Notre union n’aura pas été très longue, mais y avait-il au monde un couple plus heureux que le nôtre ?..
Et maintenant je dois m’en aller…
Que Dieu te protège !..
Veille sur nos enfants ! Leurs descendants rendront ta race illustre à travers le Poitou et à travers le monde . On comptera des rois parmi eux .
Pour moi, je vais recommencer à vagabonder par la terre jusqu’au jour où le pardon me sera enfin accordé .
Mais on sentira toujours ma présence lorsque quelqu’un de ta famille sera sur le point de naître ou de mourir…
Adieu !.. N’oublie pas que je t’ai beaucoup aimé…
Alors elle s’éleva d’un bond fantastique et disparut à travers la baie .
Raymondin, retenu par son frère, se pencha au dehors mais il ne vit rien .
Rien que des sansonnets qui se rassemblaient au faîte des arbres et la Vonne étalant ses détour paisibles au milieu des prés bas entre deux rangs de peupliers agités par le vent .
Jacques BOURLAUD Gneixendorf : 24-O1-1945