Quelques années s’étaient écoulées et Raymondin, comte de Lusignan, était devenu l’un des plus puissants vassaux de son cousin le duc d’Aquitaine .
Sa fortune avait été vite faite . Peu de temps après la mort accidentelle de son oncle, il avait épousé dans l’intimité une jeune fille d’une beauté merveilleuse, intelligente et douée de qualités innombrables . De plus elle apportait en dot un trésor d’une valeur quasi-inestimable . Elle se nommait Mélusine et on ne l’avait jamais vue à la cour de Poitiers, pas plus que dans les autres grandes villes du duché .
Au bord de la Vonne, au sommet d’un coteau boisé, elle avait fait bâtir le château de Lusignan et employé pour cela des ouvriers inconnus mais si habiles que les bonnes gens exagéraient à peine en racontant qu’il était sorti de terre en une nuit…
Puis Raymondin avait loyalement servi son suzerain à la guerre où il s’était rapidement acquis la réputation d’un brave . Cela lui avait aussi permis d’agrandir son domaine de devenir le maître de belles terres fertiles, de vastes forêts et de plusieurs places fortes
Appréciés de leurs amis qu’ils conviaient fréquemment à des réceptions magnifiques, aimés des paysans pour qui ils se montraient pleins de bonté et de compréhension, les châtelains de Lusignan menaient donc une vie heureuse en compagnie de leurs trois jeunes enfants .
Or, un soir d’été, Raymondin et Mélusine étaient accoudés au bord d’une fenêtre regardant la Vonne couler à leurs pieds au milieu des prairies, lorsqu’un serviteur vint annoncer qu’un chevalier frappait à la porte .
-Eh bien ! Qu’on le fasse entrer !
Je vais de suite à sa rencontre .
Et Raymondin se dirigea vers la cour intérieure .
Pendant ce temps-là, le pont-levis était abaissé, la grande porte de chêne ouvrait ses deux battants, les gardes s’accrochaient aux contre-poids pour faire remonter la herse et le visiteur entrait dans la cour.
Il montait un vilain cheval au poil bourru ; ses vêtements étaient vieux, usés et souillés par la poussière d’une longue route ; son visage était maigre avec des yeux cernés et un menton mal rasé. Il était suivi d’un écuyer de mauvaise mine, calé entre des paquets informes sur le dos d’une bête cagneuse .
Le chevalier mit pied à terre et eut un sourire amer en apercevant Raymondin . Mais celui-ci fit un geste de surprise puis, ouvrant les bras, se précipita vers lui .
- Enfin ! Je t’ai retrouvé ! Est-ce possible ?
Que Notre Seigneur soit loué, ainsi que Sa Sainte Mère !
J’avais perdu ta trace depuis longtemps : mais je pense que mon messager a fini par te rejoindre puisque te voici chez moi...
-Oui ! Tu es demeuré au service de notre oncle alors que moi, j’ai préféré aller chercher fortune ailleurs . Et je guerroyais chez quelque seigneur au bord du Rhin quand un homme est venu me trouver : Baron, voici quelques années que je suis à votre recherche - c’est à peu-près ce qu’il m’a dit – car votre frère m’a envoyé vers vous : il a fait un riche mariage et a acquis rapidement une fortune considérable ; il vous demande de venir la partager…
J’ai donc laissé là mon burgrave et j’arrive après un long voyage, assez pénible d’ailleurs…
Pour célébrer le retour de son frère, le comte de Lusignan avait organisé de grandes fêtes où avaient été invités tous les seigneurs du Poitou .
Pendant une semaine, Mélusine avait inauguré chaque jour plusieurs toilettes toutes plus merveilleuses que les autres . On avait pu voir sur elle des tissus venus de pays lointains et fabuleux, des voiles si fins qu’on les aurait crus impalpables, des coiffes gracieuses cachant en partie ses cheveux noirs ou laissant deviner à travers les dentelles le creux moelleux de la nuque . Et, dans l’ensemble de sa silhouette, quelques détails nouveaux et inattendus rehaussait son charme à tel point qu’il éclipsait presque celui des autres femmes . pourtant la plupart d’entre elles étaient jeunes et jolies, portant avec aisance des robes aux magnifiques broderies et des bijoux superbes .
Assise au haut bout de la table, entre le duc d’Aquitaine et Hugues, son beau-frère, elle présidait aux repas où l’on servait des quantités de plats recherchés et cuisinés avec art .
Les valets de bouche entraient dans la grande salle portant sur leurs épaules d’immenses plateaux d’argent où étaient disposés soit un quartier de bœuf, soit un cerf entier paré de son pelage et de ses bois . On amenait aussi des pyramides de faisans rôtis à peine retirés de la broche, des échafaudages de fruits et des gâteaux travaillés comme de véritables pièces d’orfèvrerie .
Les meilleurs vins de Bordeaux et des coteaux de la Loire, les liqueurs de Saintonge, versés en abondance, répandaient d’un bout à l’autre de la table une ambiance joyeuse d’où jaillissaient spontanément des chœurs aux répertoires variés : chants de guerre, farouches, nostalgiques et violents, refrains de chasse aux paroles crues mais pleins d’entrain, chansons à boire et chansons à la gloire de l’amour et des jolies femmes se succédaient, rebondissant avec l’écho de haut en bas du donjon tandis que des musiciens, à l’autre bout de la salle, retrouvaient rapidement l’air et accompagnaient de leurs divers instruments .
Entre chaque service on voyait apparaître soit des jongleurs faisant admirer leurs tours d’adresse, soit des montreurs d’animaux exhibant un singe ou un chien savant . Ou bien venait un joueur de viole qui chantait de jolies complaintes pleines de douceur et de rêverie puis improvisait des couplets sur les beaux yeux de Mélusine, sur la grâce des autres dames, la vaillance du duc d’Aquitaine et celle de ses vassaux .
Hugues observait tout cela en silence, se disant en lui-même :
-Pendant plusieurs années j’ai mis mon épée au service de nombreux princes . Je n’en ai récolté que quelques blessures, peu de gloire et pas un écu…
Tandis que mon frère, qui est resté à la cour de Poitiers et que l’on n’a pas vu souvent à la guerre, possède maintenant un château, de belles terres et se permet d’offrir des réceptions dignes d’un roi…
Et ce fut pendant huit jours une succession de banquets, de tournois, de chasses et de jeux . Le Vendredi l’entrain se calma un peu pour repartir avec plus de vigueur le Samedi .
Mais, ce jour-là, Hugues remarqua que Raymondin, contrairement aux autres chevaliers, était d’humeur sombre . Celui-ci mangeait peu, buvait à peine et n’adressait pas la parole à ses voisines .
Intrigué, Hugues s’aperçut alors que Mélusine était absente .
C’est pourquoi, un peu plus tard, pendant que tout le monde dansait, il s’approcha de son frère seul dans l’encoignure d’une fenêtre.
-Pourquoi es-tu si triste aujourd’hui ?
-Ce n’est rien !
-J’ai remarqué l’absence de ma belle-sœur .
Est-ce la cause de ton ennui ?
Raymondin eut un petit haussement d’épaules pour éviter une réponse évasive .
-Serait-elle malade ?
-Non !
-Mais nous ne l’avons pas vue de la journée .
Peut-être n’est-elle pas au château ?
- Oui !
- Hier-soir elle ne semblait pas y songer .
C’est un motif urgent qui l’a obligée à te quitter…
- Sans doute…
- Où est-elle allée ?
-Je n’en sais rien…
- Mais, serais-tu devenu fou ?..
Tu laisses partir ta femme sans chercher à savoir où elle va…
- N’insiste pas, je te prie !
Demain tout redeviendra normal .
Pour ce soir, laisse-moi et ne m’interroge plus à ce sujet…
- Pardon ! N’oublie pas que je suis ton frère aîné et que j’ai le droit de connaître tes soucis .
Peut-être pourrais-je y remédier, avec l’aide de Dieu…
Raymondin soupira, hocha la tête puis, après quelques instants de silence reprit :
- Tous les Samedis elle s’absente .
J’ignore où elle va ; j’ignore ce qu’elle fait…
Quand je l’ai épousée elle m’a fait promettre de ne jamais chercher à le savoir…
Et j’ai tenu parole .
Mais le Samedi est pour moi un jour affreux…
Sans elle, je suis un malheureux et, souvent, je fuis le château où elle n’est plus . Toute la journée, j’erre sans but à travers les bois ; je ne pense même pas à chasser…
Et, le Dimanche matin, à mon réveil, je la retrouve à mes côtés aussi belle, aussi douce et aussi aimante que toujours .
Et pour couper cour à tout commentaire, Raymondin s’en alla.