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Jacques - Mélusine : la rencontre
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Vite, Raymondin se redressa, portant instinctivement la main à son épée . Mais son bras retomba avec un geste de stupéfaction .
Une jeune femme se tenait devant lui, nue…
Effrayée et choquée d’être ainsi surprise au bain, elle essayait de se réfugier vers la grotte . Elle courait dans l’eau et la lune jetait des anneaux d’argent autour de ses chevilles
Elle passait de profil et Raymondin pouvait apprécier la souplesse d’ensemble de son corps avec la pointe vigoureuse mais discrète de sa poitrine, la courbe régulière de son ventre, la légère cambrure de ses reins et les lignes fuselées de ses cuisses . Ses cheveux noirs cachaient en partie son visage et s’estompaient dans la nuit .
Elle allait disparaître dans la grotte lorsque Raymondin bondit pour lui barrer la route et, se trouvant nez à nez avec elle, lui saisit les poignets .
D’un geste sec elle se dégagea .
_ Qui es-tu, toi qui oses venir troubler mon secret en cet endroit ?
Un moment décontenancé par les grands yeux sombres qui le fixaient durement au milieu du joli visage au charme enfantin Raymondin finit cependant par se reprendre pour dire brutalement :
_ A quoi bon ces paroles !..
Tu es belle, tu es jeune et moi, qui passe par ici, je ne peux pas rester indifférent à la vue de ton corps…
Aussi pourquoi…
_ Qui es-tu, toi qui oses porter la main sur moi ?
Toi qui oses me tenir de tels propos ?
_ Qu’importe le nom d’un chevalier qui n’aura occupé qu’un seul instant dans ta vie…
Tu ne me reverras jamais plus et, demain, tu m’auras déjà oublié…
_ Mais qui es-tu donc, toi qui es venu me surprendre ?
Que signifie cet air égaré ? Et ces cheveux en broussaille, cette face égratignée, pleine de sueur, de poussière et de sang ?
Ces habits en guenille ?
Quel mauvais coup as-tu commis ?
Alors Raymondin baissa la tête ; ses épaules se voûtèrent et il porta la main à son visage en gémissant .
_ Aie pitié de moi ! Ne parle pas ainsi… Tu as raison… Je suis un misérable…
Tu es trop belle et je suis indigne de toucher à un seul de tes cheveux …

Mais, de grâce, accorde cette seule consolation au malheureux qui fuit sans espoir .
Je vois tes yeux sévères flamboyer dans l’obscurité .
Ils m’effrayent… Et pourtant Dieu les a créés pour sourire.
Fais, je t’en supplie qu’ils laissent une seconde glisser sur moi une lueur plus douce…
Alors je reprendrais mon chemin de maudit, de damné emportant malgré tout avec moi quelques poussières de bonheur…
Il s’assit sur une saillie de rocher et, ramassé sur lui-même, la tête dans les mains, les coudes sur les genoux, il se mit à sangloter .
Elle se pencha vers lui et posa légèrement la main sur son épaule .
_ Quelle chose terrible a bien pu te mettre en pareil état ?
Réponds-moi !
Tu as découvert mon secret et j’ai le droit de connaître le tien .
La voix n’était plus impérieuse ni cassante ; elle s’était adoucie et était devenue si persuasive que Raymondin releva les yeux et, malgré lui, se mit à parler .
Il parlait par phrases hachées qui sortaient péniblement avec des à-coups, sur un ton monotone et impersonnel .
Et, pendant ce temps-là, ses yeux ne cessaient de la contempler, ne réalisant pas - et ne cherchant d’ailleurs pas à comprendre – pourquoi ses formes n’apparaissaient plus dans leur nudité première .
En effet - était-ce dû au clair de lune ou aux brouillards de la nuit – des voiles légers, bleuâtres et translucide, se mouvaient autour d’elle l’enveloppant de la tête aux pieds, se groupant pour former des drapés qui se précipitaient, confluents, en rangs serrés sur la poitrine et se répandaient ensuite en une lame diaphane étalée jusqu’à terre .
Mais tout en parlant, Raymondin éprouvait un véritable soulagement ; le calme réapparaissait dans son esprit et ses traits, peu à peu, se relâchaient .
Elle l’écoutait, pensive, s’apercevant que, malgré ses vêtements en loques, il avait conservé une belle apparence et que son regard prenait, en revenant à la normale, une expression de noblesse et de fierté . L’éclat de ces yeux attachés sur elle venait agiter dans les profondeurs farouches de son âme un sentiment nouveau et obscur où se mêlaient un malaise inquiétant mais aussi une douceur mystérieuse.

Ils restèrent longtemps sans dire un mot . Il avait pris les mains de la jeune femme entre les siennes ; et elle l’avait laissé faire . Elle était debout devant lui, toujours environnée de tourbillons de voiles, et semblait demander au silence et à l’obscurité l’explication de tout ce qu’elle ressentait .
Enfin elle le regarda en face et lui dit :
- Tu as violé mon secret… Tu devrais mourir…
- Mais, recevoir la mort de ta main est la plus belle chose que je puisse espérer . Et c’est un châtiment que je mérite .
Voici mon épée… Frappe… Et je serais heureux…
Doucement, elle écarta la main qui lui présentait l’arme .
- Non !.. J’ai pitié de toi…
Mais puisque tu me dois ne réparation, tu m’épouseras…
Comme il se levait en chancelant, ouvrait lentement les bras et voulait parler elle arrêta son geste .
- Il y a une condition ! Une seule…
Promets-moi de ne jamais chercher à me voir le Samedi .
- Par la Sainte Mère de Dieu, je te le promets sur mon honneur de chevalier !..
Maintenant, viens… Ne perdons pas de temps…
Partons ensemble loin d’ici…
- Pourquoi fuir ?
Ne t’inquiètes plus au sujet de cet accident de chasse…
Retourne à Poitiers ! Assiste aux funérailles de ton oncle… Porte son deuil…
Rends hommage au nouveau duc !
Ne crains rien…
Je ferai de toi un grand seigneur.


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