Il y avait une fois, il y a de cela environ mille ans, une route qui se prolongeait vers le Sud à travers les forêts de chênes du Poitou. Les pèlerins avaient coutume de l’emprunter pour se rendre à Compostelle auprès du tombeau de Saint-Jacques .
Or, à quelques lieues de Poitiers, elle descendait dans une petite vallée encaissée, franchissait à gué un ruisseau dont le cours sinueux s’étirait sur un fond marécageux, puis remontait l’autre versant pour filer à nouveau vers les grands arbres . Près du gué se trouvait une auberge - lieu de repos pour les pèlerins - entourée de quelques fermes abritées sous des baliveaux où venaient se poser, le soir, des pigeons ramiers D’où le nom de Coulombiers donné au village.
Les bonnes gens y vivaient tant bien que mal, cultivant leurs champs et gagnant chaque année un peu plus de terrain sur la forêt . Cependant les bêtes sauvages étaient nombreuses sous le couvert et les loups allaient même, jusque sous leurs yeux, enlever sournoisement une oie ou un chevreau . Mais le plus désastreux de tout était dû à un sanglier qui, depuis des années, venait chaque nuit ravager les récoltes et laissait le matin, en lisière du champ dévasté, d’énormes empreintes aussi larges que celles d’un jeune taureau. C’est en vain qu’on lui avait tendu des pièges car jamais il n’avait été pris. De même, un soir, les plus courageux s’étaient mis à l’affût… Mais l’un d’eux fut si cruellement blessé que, depuis, personne n’osait plus sortir des maisons après le coucher du soleil .
Aussi, le matin de l’Ascension, trois paysans s’étaient-ils levés avant le jour. Ils avaient revêtu leurs solides costumes de drap gris, ceux qu’on se léguait de père en fils et qui ne sortaient des coffres que les jours de grandes fêtes . Accompagnés de l’aubergiste - réputé pour savoir bien parler - ils s’étaient mis en route afin d’exposer leurs doléances à leur tout puissant seigneur le comte de Poitiers, duc d’Aquitaine.
Arrivés assez tôt pour assister à la Grand-Messe en l’abbaye de Saint Hilaire, les dimensions imposantes de la nef, la multitude des cierges faisant étinceler les vitraux et les dorures de l’autel, les chants graves des moines, tout cela paraissait à leurs sens émerveillés comme un reflet du Paradis . Et aussi quel beau spectacle offrait cette assistance où était rassemblé tout ce qu’une grande ville peut avoir de brillant : seigneurs à la mine altière vêtus de velours brodé d’or, dames aux toilettes recherchées présentant des nuances de coloris délicatement opposées ou riches bourgeois aux robes sombres garnies de fourrure.
Mais, au début de l’après midi, éblouis par tant de choses nouvelles et par le joyeux soleil de Mai, leurs yeux n’avaient retenu au passage de la cavalcade menant le comte à travers les rues tortueuses jusqu’à la grande place où il devait rendre justice que des images confuses où harnais bien astiqués rehaussés de plaques d’argent de plaques d’argent équipant de magnifiques chevaux à la crinière tressée, cottes mailles d’acier bleuté, heaumes incrustés de clous d’or, bannières multicolores, pages aux livrées éclatantes, chevaliers, gens d’armes, archers défilaient comme dans un rêve.
Au milieu de la grande place on avait installé une estrade où siégeait le duc sur un fauteuil de chêne sculpté, drapé majestueusement dans ses habits de cérémonie, l’épée au côté et la couronne posée sur ses cheveux gris . Il était entouré de grands seigneurs, de prélats, d’abbés mitrés et de savants docteurs en Droit ou en Théologie .Pendant que toute la population de Poitiers, groupée sur la Place, admirait ce train fastueux digne d’un des plus grands princes de la chrétienté.
Les uns après les autres, les bonnes gens qui demandaient justice s’avançaient vers la tribune et présentaient leur requête . Le duc les écoutait patiemment, leur posait quelques questions, demandait un témoignage, parfois se retournait vers ses voisins pour délibérer puis rendait sa sentence .
Quand vint le tour des paysans de Coulombiers, l’aubergiste s’inclina et dit :
- Gentil Sire ! Que vos actions soient bénies en tous lieux au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et que la Bonne Dame du Ciel daigne jeter un regard bienveillant sur votre noble maison. Nous sommes vos humbles et loyaux sujets qui cultivons la terre au milieu des bois de Coulombiers et qui demandons justice aujourd’hui. Chaque année, Monseigneur, nos récoltes sont ravagées par un sanglier monstrueux . C’est pour nous plaindre de cet animal que nous sommes venus à vos pieds. Si vous n’accourez pas à notre aide, nous risquons de mourir de faim, nous, nos femmes et nos enfants…De plus, il a déjà rendu infirme l’un de nous qui avait eu l’audace de l’attaquer…
- Bonnes Gens ! répondit le comte de Poitiers . De par mon Droit de Justice, je condamne ce sanglier et, moi-même, j’irai le chasser dans une huitaine. Allez maintenant, de ma part, trouver mon intendant pour qu’il vous fasse servir de quoi vous restaurer et qu’il vous verse le prix de vos récoltes. Allez ! Et que Notre Seigneur vous ait en Sa Sainte Garde !