Aussi loin que nous pouvons remonter dans le passé, nous constatons que notre famille, à quelques exceptions près, reste localisée dans le Poitou. La dispersion commence avec la génération de mes parents. Mon oncle Camille BOURDIN est allé se fixer à Tours. Ma tante Janne BOURLAUD, à la suite de son mari Roger BIARD, a connu de fréquents changements de résidence avant de terminer sa vie en Bretagne.
Le phénomène n'a fait que s'accentuer avec ma génération. Du côté de mon père, nous étions huit cousins germains ; deux seulement sont demeurés dans la région. Après une quinzaine d'années en Afrique Equatoriale, ma soeur aînée est revenue à Coulombiers pour y mourir. Et moi-même, c'est au bout de quarante ans d'errance que j'ai retrouvé le Poitou. Du côté de ma mère, la situation est comparable. Si bien que je n'ai pratiquement rien à dire au sujet de mes cousins et cousines.
Peu de choses au sujet de ma soeur Madeleine, déçue par un amour de jeunesse qui a mené une existence bien terne. Mais, dans son adolescence, elle s'était montrée vive et même vindicative. Elle avait suivi une retraite à la paroisse où elle avait été impressionnée par l'éloquence et l'allure du prédicateur, un dominicain au profil de médaille qui faisait jouer avec un art consommé les manches de sa robe blanche et les pans de son manteau noir. Elle l'avait donc choisi comme confesseur, persuadé que sa conscience de quatorze ans n'était pas trop chargée. Le prédicateur avait-il jugé son cas plus grave ? Toujours est-il qu'il s'est montré sévère. De dépit, Madeleine s'est vengée le lendemain en mordant son doigt alors qu'il distribuait la Communion ...
Mon frère Louis a quinze ans de plus que moi et nous avons eu l'avantage de terminer nos études secondaires sous l'autorité du même professeur ... Cela m'a valu quelques réflexions comparant le BOURLAUD d'autrefois qui naviguait avec aisance dans les mathématiques et le BOURLAUD d'aujourd'hui qui menait plutôt sa barque à la gaffe ...
Les mathématiques n'étaient pas non plus le plus fort de Germaine, ma soeur aînée. Madame DREYFUS, épouse du professeur cité plus haut, était chargée de lui enseigner cette matière. Or, un beau jour, ma soeur fut invitée à démontrer au tableau quelques problèmes de géométrie. Le résultat de ses élucubrations étant loin d'être probant, Madame DREYFUS lui a demandé où elle avait bien pu trouver une solution aussi fantaisiste qu'inattendue.
- "Mais ! sur mon livre ..."
- "quel est l'imbécile qui a écrit votre livre ?"
- "Madame, c'est votre mari ..."
Et Germaine lui a tendu le livre, preuve de sa bonne foi, sinon de sa bonne lecture.
- "Insolente ! Sortez ! Je vous retrouverai chez la directrice ..."
Donc, Germaine s'est dirigée sans grand enthousiasme vers le fameux bureau. Elle avançait lentement, cherchant ce qu'elle pourrait bien imaginer pour atténuer le choc.
Elle a émis alors le souhait de s'inscrire à un cours d'espagnol supplémentaire. La Directrice a donné son assentiment, heureuse de voir une élève aussi zélée. Puis Germaine a demandé l'autorisation de faire sortir le Dimanche suivant deux amies pensionnaires, deux jeunes Antillaises un peu isolées dans ce Poitiers de 1920. Bien entendu la Directrice était d'accord et, touchée par tant de générosité, et tant de gentillesse, elle s'est levée pour embrasser ma soeur au moment précis où Madame DREYFUS faisait son entrée dans la pièce ...
Germaine s'est retirée discrètement en avouant qu'elle avait eu aussi un zéro en mathématique.
- "ça, ce n'est pas bien !.."
Quelques mois plus tard, Madame DREYFUS et elle se sont réconciliées dans les allées du parc de Blossac, chacune poussant devant elle un landau. Madame DREYFUS promenait son fils et germaine son jeune frère, votre serviteur.
Petite et décidée, Germainen'avait peur de rien. Un jour, dans une rue de Poitiers, elle marchait derrière un groupe où un bellâtre pérorait au milieu de deux ou trois femmes élégantes. Elle reconnu un certain Michel qui, quelques années plus tôt, avait assez laidement laissé tomber notre cousine Raymonde BIARD avec qui il était presque fiancé. "Oui, disait Michel avec emphase, j'ai connu moi aussi une amourette ...". Germaine a foncé, écartant les femmes elle a traversé le groupe en criant suffisamment fort pour être entendue de tous "Goujat !" à l'oreille du beau Michel tout abasourdi.
Bien que le moi soit haïssable, je terminerai sur deux mots qui m'ont été attribués et que j'ai entendu bien souvent répéter.
Ma cousine Jeanne BOURLAUD, fille de Georges et de Rose BOURDIN, attendait un bébé et m'a posé cette question :
- "Serais-tu content de jouer avec un petit cousin ?"
- "Je préfèrerai un cheval ..."
Lorsque je fus admis à rendre visite au nouveau né, il y avait un cheval à roulettes près du berceau.
A peu près à la même époque, une autre cousineà cherché à s'enquérir de mes débuts scolaires.
- "Que fais-tu en classe ?"
- "Je fais des progrès ..."
Pardonnez-moi.