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Claude - La reconstruction
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Le viaduc fut rapidement remis en état et, bien avant de la fin de l'automne, les trains y circulaient normalement, sinon au ralenti et sans se croiser. Pour rétablir un service complet, il fallut attendre le printemps et la construction de butées massives, d'énormes échafaudages de madriers autour de certaines piles et arches que les déflagrations avaient dû en dommager et affaiblir. Le viaduc ressemblait ainsi à un jeu de mécano inachevé et, de fait, il ne fut complètement réparé que trois ou quarte ans plus tard grâce au ciment du Plan Marchal qui fit tant rugir nos staliniens :

Quant au faux viaduc en bois, il fut décloué en un rien de temps et les cabanons, le long de la Soule, en perpétuèrent longtemps le souvenir bariolé. De même, les paysans du coin s'étaient-ils servis à coup de cisailles dans les réseaux de barbelés pour consolider leurs clôtures dès la fin des opérations de déminage. Ces opérations avaient été effectuées, en juste rétribution et ironie du sort, par des prisonniers allemands et des spécialistes, armés de détecteurs, avaient parachevé le nettoyage derrière eux.

Entre temps, les collaborateurs avaient été poursuivis et châtiés, certains perdant leurs biens et même leur vie. Mais aucun abus, aucune horreur au village où seul le Père Fauchereau, constamment ravigoté par sa piquette, s'entêtait à acclamer encore le Maréchal, son Maréchal ! Nos F.F.I., réintégrés dans l'armée régulière, se battaient enfin en Alsace où le fils Cercan laissa une jambe. Tiens ! J'oubliais un gars de la Renaudière dont le nom m'échappe qui, parait-il, voguait autour du monde sur un pétrolier. Voguer autour du monde ! cela devait être merveilleux ... les océans, les mers, les ports d'attaches, les îles, les embruns ... mes livres de géographie et le Journal des Voyages, comme de vastes houles, me balayaient la tête ! Le fils Matureau de la gare, qui s'était évadé, commandait une unité de chars chez de Lattre. "Vous vous rendez compte ! L'était chef de chars ! Lui qu'était gringalet !" répétaient à longueur de journée ses parents tout sclérosés; le père, (était-ce le résultat du passage d'un million de train sous sa fenêtre ou du bombardement du viaduc ?) le père avait la tremblote et bavait quand il devenait un tant soit peu excité. "Chef de chars" suffisait à faire entrer en transe le pauvre homme au comble du bonheur et de l'orgueil ! Le mari de la bru Fauchereau, aucune nouvelle ... Il faut dire que la campagne d'Allemagne ne commença pas avant le printemps et que, pendant ce temps-là, les prisonniers se trouvaient coupés derrière les lignes de défense allemandes. On espérait. On priait. Janine pleurait doucement.

L'hiver ... Que dire de cet hiver ? On ne sentait pas le froid, ni les gels, ni les difficultés alimentaires qui subsistaient encore tant la joie, l'espoir et les certitudes se concrétisaient enfin. Le Général De Gaulle affermissait sa prise de pouvoir, nous recevions régulièrement des lettres et des colis de nourriture de nos parents, j'apprenais l'anglais et fut sélectionné dans l'équipe du Poitou ... enfin, la vie, chaque jour, devenait plus belle.

Oh si ! un accroc : l'offensive von Rundstedt qui jeta un grand émoi aux alentours de Noël. Au Centre d'Information (qui avait pris tout simplement les locaux d'une ex-agence de Vichy) on distribuait gratuitement des journaux anglais et j'en revenais, chaque jeudi soir, les bras chargés : le Daily Mail, Yanks de l'armée américaine, New York Tribune je crois. Evidemment, certaines phrases, surtout les grands titres, me désarçonnaient un peu et même beaucoup. La jeune femme qui assurait nos jours et qui se fardait à l'excès ne pouvait tout traduire et nous renvoyait à notre livre de classe.

Un grand évènement survint, peu après, à Coulignan : l'atterrissage forcé d'un avion américain dans un champ à proximité du village. Nos Américain ! Enfin ! Ils étaient trois qui ne comprirent sans doute pas la jubilation que leur infortune créait bien que l'enthousiasme de l'été précédent se fût tari à force d'attendre. Ils furent cependant généreusement reçus, officiellement reçus même, par le maire qui s'empressa et Guérin qui leur offrit couvert et bonnes rasades. Des jeunes, très jeunes même et, ce qui surpris beaucoup de villageois, le plus jeune, qui ne devait guère avoir plus de vingt ans, portait le rang de capitaine ! "Vingt ans !" vingt ans ! Comment peuvent-il gagner des guerres aves des capitaines de vingt ans !" s'exclamait l'oncle au comble d'une incompréhension rageuse et narquoise; et ses bras jouaient au sémaphore. Incroyable, ces Américains ! Ils rigolaient bien de leur mésaventure et ne semblaient pas particulièrement préoccupés. Et puis, dans l'heure qui suivit leur triomphale réception, un camion vint les chercher de la base de Saint Jean d'Angely tandis que des équipes s'affairaient autour de l'appareil. En fin de compte, quelques jours plus tard, ils le démontèrent, le chargèrent sur une remorque et l'emportèrent fort incérémonieusement.

Guérin leur avait offert l'hospitalité mais, Monsieur Blanchon étant ce jour là à l'Académie, il n'y avait personne au village pour communiquer avec les Américains ! Plus encore, ce fut Nodier qui, au cours de sa tournée matinale, vit l'avion atterrire et se porta instinctivement à l'aide des capitalistes ... qui lui offrirent des cigares ... que notre bolcheviste eut la bonne grâce d'accepter !

Cela devait se passer vers la fin de février ou au début de mars. Les Alliées avaient percé, craqué, écrasé les dernières défense allemandes dont le front s'écroulait de partout et se ruaient à travers l'Allemagne à la rencontre des Russes. Au passage, ils libéraient des milliers et des milliers de prisonniers de toutes nationalités qui s'éparpillaient à travers l'Europe de l'Ouest. Les nôtres commencèrent à revenir. Pas tous. Certains restaient encore derrière les lignes russes (et leurs récits devaient traumatiser le pauvre Nodier ...) et d'autres ... d'autres ne revinrent pas. Ou revinrent en si pitoyable état ! André Mougin ne pesait pas son ombre; Meunier, le gendre de la Mère Heurtaud, revint pour trouver le nid vide, sa femme ayant émigré vers d'autres cieux au moment de la Libération ..., un autre fils de la Renardière fit signe de vie par la Crois Rouge Internationale mais je ne sais plus où il se trouvait. Le marie de la bru Fauchereau revint ! Ils eurent un bébé dans les neuf mois réglementaires.

Nous n'avions pas de déportés au village mais les photographies des camps de mort horrifièrent tout le monde évidemment. Les trains débarquaient des squelettes en gare de Poitiers et le Domaine Charilly, sur la route de Partenay, avait été réquisitionné pour leur convalescence. A la même époque, au moment où l'on célébrait la Victoire, on apprit que des révoltes horribles s'étaient produites en Algérie. Nous ne comprenions pas.

Les Blin avaient un neveu en Poméranie. Donc libéré par les Russes. Par recoupements de renseignements (camarades libérés avant l'arrivée de l'Armée Rouge et une photographie prise par un journaliste suédois), ils savaient que le jeune homme se trouvait dans un camp de travaux forcés quelque-part en Russie. Toutes leurs démarches et celles des parents, aimables gardes-chasse en Forêt de Nisard, auprès de la Mission Militaire Soviétique à Paris n'aboutirent à rien. Silence sibérien. La Croix Rouge, elle même, ne pouvait plus pénétrer au delà du rideau de Fer et des cierges brûlés à l'église n'avaient pas plus d'effet. Les pauvres gens attendirent longtemps et furent de ceux qui adressèrent une supplique à De Gaulle une quinzaine d'années plus tard lorsque le Chef de l'Etat rendit visite à Monsieur Kroutchev, le priant d'intervenir auprès des autorités. Ils attendent toujours.

Quelques années plus tard donc, dans les cinquante, (nous n'étions plus, mon frère et moi, à Coulignan et avions quitté les bancs du lycée pour la brousse africaine), la S.N.C.F. entreprit de reconstruire le viaduc. Grand-Mère nous racontait les péripéties et les espérances avivées du village : tout le monde allait profiter de cette aubaine, la Reconstruction, et s'enrichir enfin.

Rien de tout cela ne devait se réaliser ! En effet, tout le matériel, toute la main d'œuvre (nord-africaine) et l'encadrement d'ingénieurs étaient "importés" des dépôts de Tours, Poitiers et Niort. Les Arabes, cantonnés dans des tentes à côté du viaduc ne s'aventuraient pas dans le village; et puis, leur religion défendant l'alcool et tout l'approvisionnement provenant des stocks militaires, ils n'avaient vraiment rien à acheter au Café de la Libération ni à l'épicerie Métanet. A la rigueur, de temps à autre, l'un d'entre eux qui parlait français se pointait de très bonne heure à la boulangerie pour échanger, contre coupons, de grosses miches ou à la Poste pour toucher un mandat au nom de ces camarades.

Vous pensez bien que Nodier avait essayé de saisir cette occasion pour faire du prosélytisme et ouvrir son bon cœur prolétarien. L'Arabe le regardait avec des yeux ahuris et s'en retournait à son douar sans commentaires.

Enfin, tout cala pour vous dire quel dépit et quelle amertume avaient empoisonné le cœur des villageois qui, après avoir été sevrés de gloire, se trouvaient maintenant évincé et ne profitaient en rien de cette manne qui semblait submerger le pays. Car la voie ferrée charriait, jours et nuits, de gros convois de ciment, de machines agricoles, de grains, de sucre, d'essence, de tout ce que vous voulez, qui arrivait d'Amérique à La Rochelle par bateaux entiers ! Tout cela passait sous le nez des Coulignanais qui ne pouvaient revendiquer aucune destruction et aucun dommage de guerre !

Mais c'est ainsi que Coulignan réintégra l'Histoire qui, à dire vrai, lui avait peut-être laissé une part royale voici bien longtemps : j'ai lu récemment un livre fort intéressant et abondamment documenté sur la dispersion et le pillage du train de bagages des Sarrasins en 732 sur les bords de la Soule, au Pas Prensé précisément, par nos vaillants maquisards d'alors. Et vous savez que, démoralisés (cela va de soi), les Infidèles devaient se faire tailler en pièces peu après par Charles Martel du côté de Châtellerault.
Sans Coulignan et les Coulignanais, nous serions peut-être tous musulmans !


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